jeudi 11 novembre 2010

The American


La vie de tueur n’est pas enviable. Et pour cause, la vie de tueur n’est pas une vie. Ou alors celle d’un personnage de littérature. Normal, puisque The American est adapté d’un roman, celui de Martin Booth, intitulé A very private gentleman et publié en 1990. The American, le film, trace le portrait d’un tueur à gages, un vrai. A savoir que c’est un professionnel absolu : il vit seul, est sans attaches, n’exprime en général ni sentiment ni opinion, s’impose une hygiène de vie stricte et dispose d’une morale toute particulière puisqu’il vit de la mort de ceux qu’il a mécaniquement exécutés. En cela, le tueur à gages est un gangster à part. Sa discrétion s’oppose à la quête de pouvoir et de notoriété du caïd charismatique, sa fonction purement contractuelle le distingue radicalement du truand brutal sans foi ni loi autant que du tueur en séries psychopathe.

Au cinéma, s’attaquer sérieusement, pour ne pas dire solennellement, à ce genre de personnage avec un grand P implique de la rigueur. Sobriété est le maître mot. Et celui-ci sera propre à sa personnalité puisque, toujours sur le qui vive, le tueur ne fera pas d’esbroufe ; trop attaché à rester en vie il vit essentiellement caché. Et ses pensées sont accaparées par la recherche d’une porte de sortie, celle qui l’amènerait à abandonner ce sacerdoce macabre et sans satisfactions qui revêt finalement l’aspect du fardeau. Par écho, la mise en scène sera du même acabit. Il ne peut alors être question de facéties à la James Bond ni d’explosions ou de scènes d’action effrénées et plus sensationnelles les unes que les autres. Et enfin parce que le cinéma est un art corporel, le tueur doit être joué par un comédien à l’allure stricte et capable de diffuser autant que ressentir de la crainte, en se montrant tour à tour sauvage et en définitive humain.
Si cette présentation somme toute personnelle s’autorisait la prétention d’être avérée, alors un film comme Le samouraï en serait une remarquable démonstration. Et plus de quarante ans après cette œuvre de Jean-Pierre Melville que l’on ne présente plus - idéalement enluminée par la plastique glacée et glaçante d’Alain Delon -, quel plus fidèle et esthétique héritage que The American pouvions-nous escompter ?



Eduqué au journalisme et révélé par la photographie, le Néerlandais Anton Corbijn possédait pas mal d’atouts artistiques pour réussir dans un projet pas simple, car il s’agit ici bien d’un film de genre, même s’il est devenu rare de nos jours. Pour l’élaboration de son scénario, Corbijn a été habilement épaulé par le scénariste Rowan Joffe (lequel a fait ses preuves sur 28 semaines plus tard, le maître film de zombies de Juan Carlos Fresnadillo) qui distille des dialogues laconiques mais précis et a fomenté un récit linéaire et calibré.
Dès lors, Corbijn a appliqué la recette sans fausse note, plantant en premier lieu son décor dans les Abruzzes, région de l’Italie centrale, au cœur d’un village qui renforce la notion d’isolement et d’impasse dans lequel se fourre note tueur (village type provençal : haut perché et constitué d’un dédale de ruelles en coupe-gorge).
Ardent défenseur de la photo en noir et blanc pour ses clichés de stars (il a tout de même flashé des David Bowie, Miles Davis, Dépêche Mode et U2), Anton Corbijn misait sur la même plastique épurée à l’occasion de son premier long métrage Control, biopic très fataliste sur la courte vie de Ian Curtis chanteur du groupe Joy Divison dont il fut également le photographe attitré il y a quelques décennies. Même si avec The American Corbijn est passé à la couleur, il est visuellement indiscutable que les deux films sont du même "père" (son directeur de la photo est à nouveau Martin Ruhe).
La génétique est la même aussi par cette spécificité à creuser inéluctablement le tombeau de leur sujet. Dans Control, Curtis était habité d’un mal être inné que même la musique et (surtout pas) un début de notoriété ne pouvaient guérir, tandis que Jack le tueur froid et solide de The American, qui fait plutôt bien son taf semble équilibré. Mais, acculé par des prédateurs aussi redoutables que lui, il est progressivement envahi de sentiments anxiogènes qui le rendent paranoïaque et perturbent le degré de confiance qu’il pourrait être amené à placer dans les autres. C’est ici que sa relation aléatoire avec le prêtre du village lui octroie des moments de répits et le présente comme quelqu’un de sensé voire respectable. Son sort nous interpelle alors un peu plus. C’est encore plus net dans ses rapports avec les femmes où se traduit ce malaise autodestructeur grandissant. Entre l’énigmatique tueuse avec laquelle il collabore et la prostituée trop fidèle dont il s’éprend, notre gaillard ne sait plus à quel saint (et aussi "sein"et car notre tueur aime beaucoup les femmes) se vouer. L'allure classe de Thekla Reuten et la nudité de Violante Placido valorisent à merveille ces attirances.
Pour camper un anti-héros sérieux, élégant, mature et sensible, le choix de George Clooney n’était peut-être pas l'unique à envisager, mais il est clairement justifié. Son charme opère en permanence et il développe une vraie crédibilité dans ses moments de doute, comme il l'avait déjà laissé entrevoir dans Syriana et Michael Clayton.

Même si d’aucun pourrait reprocher à The American (comme à Control d’ailleurs), son manque de densité narrative voire de renouvellement du genre, cette œuvre est suffisamment belle et accomplie pour être réussie.

Par ailleurs, je suis persuadé que les argumentaires perfides des Corsu, Chris, Heavenly et PierreAfeu ne manqueront pas de venir ébranler mon bel édifice. Je les attends, ambusqué. Avec un pistolet silencieux évidemment. En fait non, je ne suis pas le seul a avoir du goût, Ffred aussi. Je l'en félicite. Sourire.

- Stonimètre : 5/6
- Sortie cinéma le 27 octobre 2010
- Situer The American parmi les films sortis en 2010

13 commentaires:

  1. Merci David ! Ça fait plaisir !

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  2. Ben non Pierrot, c'est interdit. Mais si tel était le cas, j'aurais sans doute apprécier encore plus ce superbe tableau.

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  3. "Je ne suis pas le seul à avoir du gout"... et "Les commentaires perfides de Corsu"... Je suis fort étonné de telles déclarations de ta part Stoni. Mes commentaires ne sont pas perfides (définition dico : trompeur, mauvais, sournois) mais tout simplement justifié au regard de ce que j'ai vu. Tous les gouts sont dans la nature et je m'étonne que tu ais oublié ce précepte. De plus, "je ne suis pas le seul à avoir du gout" me parait empreint de suffisance. Et cela engendre donc que les autres n'en ont pas (il faut respecter un peu les centaines de personnes n'ayant pas aimé ce spectacle). "Projeté à travers un réseau de 2823 salles, le film fait une honnête -sans plus- moyenne de 4594 dollars par salle" : ceci est un extrait du compte-rendu de fréquentation aux Etats-Unis... Il faut croire que ceux qui n'ont pas de gout sont plus nombreux que tu crois..Et oui, il est rare que je me mette en colère, mais devant un tel manque de respect, il y a de quoi.

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  4. Cher Corsu,
    Nous voilà face à la situation que je souhaitais éviter à tout prix : le malentendu et, pire, la vexation comme c'est manifestement le cas.
    C'est le risque de l'écrit. Les mots et phrases peuvent être équivoque, à la différence des signes, des attitudes et des regards qui rassurent quand l'échange est physique. Mais ici, en dépit de ce souhait d'éviter que les termes soient mal considérés, je ne voulais pas pour autant utiliser de méthode 2.0 type :-) ou ;-) pour me faire comprendre. Mais j'aurais dû donc.
    J'ai utilisé le mot "perfide" qui me semblait suffisamment hors de propos pour qu'il soit pris à un xième degré. Grosse erreur de ma part donc.
    Et finissant ma sale bafouille avec "Sourire", j'avais le sentiment de pouvoir encore à ce moment-là désamorcer toute éventuelle montée en crispation. Mais non, ça n'a pas marché non plus puisque nous en sommes là. Tu m'en vois désolé.
    Si j'ai mis un lien vers ton blog, comme vers d'autres, c'est pour citer ou valoriser ce qui se fait de différent ou complémentaire ailleurs. Mais patatra, cette intention là n'a pas passé la Méditerranée non plus. Encore sorry.

    Au final, peut-être est-ce toi, confrère Corsu, qui serait un poil mal luné en ce jour d'armistice, pourtant c'est cool les jours fériés, non? (là c'est le bon timing pour placer un petit ;-) ).
    Allez, je suis certain que tu vas redescendre d'un étage et que nous allons nous comprendre.

    A bientôt,
    Stoni le balourd.

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  5. Cher stoni,

    A mon tour de m'excuser de n'avoir pas compris le second degré qui entourait ton post. Mais comme moi, tu sais qu'à force de recevoir des commentaires de tous horizons, il est difficile à la fin de faire la part des choses, entre les personnes qui plaisantent et les autres. Aussi, je te rejoins sur le fait qu'il aurait fallu que tu mettes un petit smiley pour agrémenter le tout. En tout cas, sache qu'il n'y a aucun problème et que je te remercie pour ta réponse. Ton blog est d'une grande qualité et j'estime que tu es le reflet de ce dernier. Amitiés de l'ile de beauté !

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  6. Je ne suis pas tout à fait d'accord avec toi sur la comparaison entre Control et ce 2ème film, sur le manque de densité narative. Le problème avec The American ne se situe pas là. Control était habité, vraiment ! Et si l'on pouvait lui reprocher (c'est ce qu'on lisait à l'époque) un certain vide, dans le sens où il s'attachait plus à la détresse de Ian Curtis qu'à l'artiste même, rarement nous avons connu une telle subtilité à filmer l'intériorité d'un individu. The American, reste "en dehors", le personne de Clooney, tout en introspection n'est pas crédible, pas de liant sur le comportement, dans la réaction... On a (ou plutôt j'ai) l'impression qu'il est calqué, plaqué dans un film qui relève plus de l'exploit atrtistique (plastique irréprochable) que d'une histoire, un sujet qui suscite l'intérêt. Cela tient-il à Clooney peut-être. Dans tous les cas, l'alchimie réalisateur/acteur qui faisait la force de Control, ne se retrouve pas ici.

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  7. Moi je tiens juste à dire que même sans smiley, j'avais compris. Il faut dire que je connais depuis longtemps le mauvais esprit de notre hôte (j'accepte même qu'il m'appelle Pierrot, c'est dire !).

    Sinon, je trouve l'analyse de Fritz très juste.

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  8. Tout est bien qui finit bien. Encore désolé, cher Corsu, pour cette montée de stress regrettable. A bientôt pour de nouveaux échanges assagis ;-).
    En effet, PIERROT - au passage, quel dévouement d'avoir joué les commis d'office, quel Seigneur, sphinx (pas sûr que ce dernier mot sera compris mais il ne devrait pour autant pas être mal compris alors ça va je le laisse), le rebond de Fritz est compréhensible, même si je ne suis pas de son avis évidemment.

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  9. Bonsoir Stoni,comme je l'ai écrit, j'ai adoré ce film où rien n'est expliqué. On se laisse porter par la beauté des images. Clooney est impeccable et les deux femmes fatales aussi sans parler du paysage des Abbruzzes. Bonne soirée.

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  10. CQFD chère Dasola. Corbijn a apposé la justesse graphique et narrative a ce tableau noir et beau.

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  11. "tableau noir et beau" comme un Nespresso, c'est là ou il est le meilleur le George, dans "The American" que je viens de subir, il est................................ consternant.

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  12. Tu me vois......... consterné d'apprendre cette nouvelle, cher Ronnie.

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JE PENSE DONC J’ÉCRIS :