samedi 6 novembre 2010

Mammuth


Si j’argue que Mammuth, quatrième film de la paire Gustave Kervern - Benoît Delépine est à la fois loufoque, cynique, attendrissant, sombre, bien ancré socialement et même poétique, et qu’il fait la part belle à des comédiens radieux, serez-vous surpris ? Peut-être, si vous ne saisissez pas de quoi il retourne, mais certainement pas s’il est entendu pour vous que ce duo de réalisateurs bien de chez nous sait y faire en matière de mise en scène et d’histoire bien sentis.
Quand on a œuvré au nécessaire programme télévisé Groland tout en réalisant deux premiers longs métrages totalement barrés et inclassables (Aaltra et Avida), avant de passer un nouveau cap d’ambition et d’excellence avec le jouissif Louise Michel, on ne peut pas être conformiste. C’est ce vécu d’agitateurs qui rend aujourd’hui ce cinéma si incomparable et donc si précieux.

A l’image du précédent Louise Michel, Mammuth prend également le parti pris du road-movie - récit cinématographique idéal pour confronter un (ou plusieurs) personnage(s) à un univers inédit et hétérogène, et donc potentiellement cocasse et/ou hostile. Dans Louise Michel, l’ouvrière Yolande Moreau, licenciée pour raison de délocalisation d’usine, partait à la chasse au salaud de patron. Dans Mammuth, Gérard Depardieu, tout juste retiré d’une insignifiante carrière de boucher, se fait quelque peu bouger par sa femme (à nouveau l’impeccable Yolande). Il enfourche sa moto (une vieille Münch Mammuth) et part à la recherche d’anciens employeurs qui, sur un malentendu, pourraient lui retrouver des "papelards" dont l’administration aura besoin s’il veut espérer couler une retraite pas trop précaire. En cela, comment coller mieux à la réalité du moment quand tout un peuple se mobilise pour tenter de renverser une réforme qui semble bien inadaptée. Mais là n’est pas le sujet.
Le périple qui débute alors est pour Kervern et Delépine l’occasion servie sur un plateau d’argent de nous présenter un nouveau panel d’individus et de situations sarcastiques, mais aussi inquiétants et nostalgiques.
Le pot de départ à la retraite est un premier moment plus éloquent qu’il n’y parait de premier abord tant le gouffre est béant entre la solennité pompeuse d’un tel événement et l’effet anodin qu’il produit sur ses participants. C’est tellement vrai tout en étant décalé… tellement grolandais en fait. Dans un esprit un poil plus théâtral, la brève séquence où le tranchant Siné, en viticulteur moqueur, joue aux devinettes avec la bêtise de Depardieu est bidonnante. Et instantanément culte.
A côté de ça, les rencontres ou retrouvailles de notre anti-héros avec des inconnu(e)s ou des membres de sa famille perdus de vue (on peut penser à l’étonnante Miss Ming) sont touchantes et reflètent d’une introspection profondément humaine qui dépasse désormais le simple cadre de la comédie. Nos metteurs en scène, décidément pas à court de bonnes idées, vont même plus loin dans le singulier en offrant un rôle flash à Isabelle Adjani, qui surgit en clin d’œil inattendu et majestueux au couple mémorable qu’elle a pu former jadis avec son acolyte Depardieu (la meilleure référence étant probablement Barocco d’André Téchiné avant Camille Claudel).

Les glorieux accessits tels que Bouli Lanners, Philippe Nahon, Benoît Poelvoorde ou Anna Mouglalis renforcent par ailleurs le bonheur de retrouver un Gérard Depardieu dans une interprétation ni surfaite ni nombriliste. Enfin. Pour être un Serge Pilardosse parfait, Gégé, dont le naturel bourru et simien était un atout considérable, a su jouer la carte de la simplicité et s’est mis superbement à nu (au propre et au figuré), nous renvoyant au souvenir d’un trop lointain passé illustre et laissant même entrevoir certaines autres attitudes intéressantes (y’a qu’à voir sa tronche lors du paluchage mutuel avec son cousin).

Avec Henry de Kafka, un autre trublion issu du Groland, voici cette année un nouvel exemple de cinéma savamment bidouillé par des gens de la télévision qui n’ont rien d’usurpateurs. Ça décomplexe.

9 commentaires:

  1. Tout cela est joliment tourné.

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  2. J'ai profondément détesté ce film, comme quoi....

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  3. Normal, Chris déteste toujours ce qui est bien ;-). Et merci à Pierrot pour les tites fleurs.

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  4. Vu récemment,autant j'aime l'humour déjanté et corrosif des deux grolandais,autant je me suis fais chié pendant ce film qui n'a pour moi aucun intérêt...

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  5. Bonsoir Stoni, j'avais tellement aimé Louise Michel que Mammuth m'a déçue. Les comédiens ne sont pas en cause mais le scénario part en vrille (voir mon billet du 03/05/10). C'est dommage. Bonne soirée.

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  6. P@ndora & D@sola : bien-sûr Louise-Michel plus travaillé, plus écrit, plus grand public même, est un cran au-dessus, mais le parti pris minimaliste et purement kerverndelépinien lui confère une belle liberté. Il fait écho aussi au sympatoche Eldorado de l'excellent Bouli Lanners.

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  7. 1- A mes yeux Mammuth est supérieur à Louise-Michel, déjà d'un pur point de vue formel (il n'y a pas de réelle mise en scène sur Louise-Michel alors qu'il y a un vrai parti pris sur Mammuth). De plus, ici les réalisateurs se permettent de susciter et d'assumer des scènes d'émotions, alors que pour le précédent, ils restaient en retrait.
    2- Eldorado n'est pas un film "sympathoche" mais un TRÈS beau film.
    3- C'est vrai que Chris a du mal à aimer ce qui est bien (et toc).

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  8. J'aurais dû me douter que je m'exposerais à la foudre en caractérisant Eldorado que de "sympatoche". C'est quand même déjà un gros compliment je trouve vu le niveau des films francophones en général.
    ça me fait penser que le gigantesque Bouli Lanners est toujours dans les bons coups ces derniers temps.
    PS : Mammuth reste plus faible car moins épais que Louise Michel. Tac.

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  9. pour moi le meilleur commentaire pour ce film (?) était du journal ldc (enfin je crois) qui disait, je cite : "mammuth écrase les freaks".
    ce film (?) n'est que du vu, revu, et en mal mis en scène. un road movie ne doit pas qu'être une succession de rencontres les plus loufoques les unes des autres, il doit aussi avoir un sens. les acteurs ne relèvent pas le niveau, des bons acteurs mal dirigés ça ne tourne pas forcément ! la preuve par ce film (?).
    bref, tenter le road movie loufoque est une aventure difficile et délicate tant d'autres l'ont fait avec brio, là c'est raté.
    je n'ai pas vu les autres films des réalisateurs, que je ne juge pas, juste sur ce film ils n'ont pas réussi le genre.

    "mammuth écrase les freaks".

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JE PENSE DONC J’ÉCRIS :