samedi 7 mai 2011

Pierrot le fou

- Damned ! Je suis censée écrire sur un film, mais je n'arrive pas à en parler!
- Lequel ?
- Pierrot le fou. En plus, je l'ai promise à Stoni, cette critique, pour son cycle Jean-Paul Belmondo !
- Ah oui, je comprends. Quel film aussi !
- Je ne sais pas par où commencer. Je suis comme Anna Karina qui fait les cent pas sur la plage : "Qu'est-ce que j'peux faire ? J’sais pas quoi faire !".
- Bah, commence banal : "Après À bout de souffle et Une femme est une femme, Pierrot le fou est la troisième et dernière collaboration entre Godard et Belmondo et il constitue un sommet de lyrisme et de poésie".
- Par exemple. Mais comment illustrer ça ?
- Parle des couleurs, de la liberté du montage, de la Nouvelle Vague dans sa plus radicale incarnation…
- Trop facile !
- Et la synthèse des arts ? Pierrot le fou, c’est un film total qui donne parfaitement à voir comment le cinéma a cette singularité qu’il peut englober tous les autres arts et, dans le cas présent, les transcender.
- Ouais. Il y a la peinture (les couleurs pétaradantes, le monochrome bleu ou rouge de la soirée mondaine), le théâtre (les apartés au spectateur, les séquences qui ressemblent à des sketchs, comme l’histoire absurde de Raymond Devos), la musique ("moi j’ai une toute p’tite ligne de chance", chante Karina), la sculpture des corps, la danse des esprits, et la poésie bien sûr.
- D’ailleurs, l’un des plus beaux textes écrits par Aragon est consacré à Pierrot le fou, avec cette fameuse formule : "L'Art aujourd'hui, c'est Jean-Luc Godard".
- Le fond et la forme du film sont de plus merveilleusement en accord, puisque Pierrot (Belmondo) part vivre en poésie, passer ses journées à lire et à penser, révolté qu’il est contre cette société de consommation vulgaire et vide de sens.
- Il y a un grand sentiment de liberté dans ce film.
- Tout à fait, c’est un éloge, d’une puissance hallucinante, de l'existence pure. Pierrot le fou est très subversif, c’est un libertaire radical et un hédoniste. D’ailleurs le film a été sanctionné à sa sortie par une interdiction aux moins de dix-huit ans, pour cause d’anarchisme intellectuel et moral.
- Ah, ces censeurs, toujours le don pour repérer les plus grandes œuvres d’art ! 

- Le film exalte la liberté la plus totale, au-delà des conventions morales. Il est presque existentialiste, parce qu’il appelle à renoncer à la croyance stérile en le déterminisme et à empoigner l’existence à n’importe quel prix. C’est aussi une œuvre en plein dans son époque, qui exalte l’amour libre, la libération des mœurs, la délivrance de la société du travail et de la consommation bête et méchante. Les thématiques de mai 68, en vérité!
- Attention, ne noie pas le film sous ces remarques métaphysiques et politiques, même si elles sont pertinentes. Ce serait oublier que Pierrot le fou est avant tout un film d’une grande limpidité malgré les innovations formelles, loin de l’image absconse que véhicule parfois Godard.
- C’est vrai. C'est avant tout un film sensuel, un tourbillon d'émotions (le cinéaste Samuel Fuller croisé dans le film définit ainsi le cinéma : "Love, hate, action, violence, death : in one word, emotion !". C'est l'histoire simple de la cavale amoureuse – comme le cinéma en a tant filmées ! - de Pierrot et Marianne, un homme et d’une femme qui s’aiment et qui décident de quitter un monde qu’ils méprisent.
- Et une histoire de trahison, aussi. Comme dans À bout de souffle, tiens.
- C’est vrai, les femmes trahissent beaucoup chez Godard. Sans pour autant qu’elles soient désignées comme pécheresse ou autre. Ni jugées, ni condamnées. Si les personnages existent avec autant de puissance dans les films de JLG, c’est qu’ils sont entiers, radicaux. Libres, en sommes. Qu’ils soient bons ou mauvais moralement n’est absolument pas la question, et c’est tant mieux.
- Ce sont des idéalistes.
- Oui, des romantiques marginaux qui préfèrent mourir plutôt que de renoncer à l’idéal. Pas de cynisme, pas de compromissions.
- Et symétriquement chez Godard lui-même, d’ailleurs.
- N’oublions pas de mentionner que Belmondo est particulièrement séduisant et charismatique, et que c’est chez Godard qu’il a trouvé à mes yeux ses rôles les plus profonds et propices à laisser éclater toute sa liberté d’acteur. Quant à Anna Karina, c’est le charme et la grâce incarnées.
- Tu vois qu’on arrive à en dire, des choses !
- Et cette fin, c’est d’une beauté ! Le visage bleu de Pierrot, la dynamite rouge et jaune, une falaise, l’explosion finale, le romantisme totale (ou presque), le dérisoire de la mort, "la mer, la mer, toujours recommencée"… C’est d’une audace sublime.
- Et il y a une phrase de Rimbaud. C’est comment déjà ?
- "Elle est retrouvée. Quoi ? l’éternité. C’est la mer allée avec le soleil".
- C’est beau.
- Oui, c’est beau. Ce sera même le mot de la fin.
- N’oublie pas de dire que c’est un chef-d’œuvre !
- Mais tout le monde l’aura compris, non ?

Sortie cinéma : 5 novembre 1965
Entrées France : 1.310.580 (source: Boxofficestars)
Classement Top Belmondo : 9e (après 16 votes)

Articlé rédigé par Anna (du blog nécessaire Goin' to the Movies) le 16 mars 2009 et publié dans le cadre d'un cycle "JEAN-PAUL BELMONDO" à l'URL http://davideo.blogs.allocine.fr/davideo-217968-pierrot_le_fou__1965.htm

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