lundi 27 mai 2013

La Graine et le Mulet

La Vie d'Adèle venant tout juste de remporter la Palme d'or du festival de Cannes, son réalisateur Abdellatif Kechiche peut être considéré comme Champion du monde de cinéma 2013. D'autant qu'une unanimité a priori incontestable semble protéger son film. En 2007, cette forme de plébiscite avait déjà accompagné son troisième long métrage : La Graine et le mulet. A un avis près... 

De la tendresse entre Habib Boufares et Hafsia Herzi

[CRITIQUE PUBLIÉ LE 11/10/2008 SUR DAVIDEO.BLOGS.ALLOCINE.FR]

Lions et agneaux. Abdellatif Kechiche est un metteur en scène comblé. En seulement trois films auréolés d’une quarantaine de récompenses cumulées, il bénéficie d'un soutien unanime des professionnels de la profession, de la presse et à un degré moindre du public. Phénomène rare et a priori extravagant. Doit-on alors crier au génie? Sur le papier ça parait inévitable. Sur le terrain, ça a été fait. Souvenez-vous le l'éloquence de Sara Forestier, la jeune actrice de L'esquive, qui revendiquait avec excentricité le génie de son réalisateur après avoir reçu sa statuette lors de la cérémonie des César en 2005. Auparavant Kechiche s'était fait remarquer à la Mostra de Venise en 2001 pour son premier film, La faute à Voltaire, avant donc que L’esquive ne décroche la timbale aux César (film, réalisateur, scénario, espoir féminin). Sans connaissance empirique de ces deux premiers longs que je n'ai toujours pas vus, ma position reste suspendue, mais je demande à voir; le médiocre résultat de L'esquive au box-office (135000 entrées) n'étant pas un critère de valeur étant donné le sujet du film sans doute repoussant pour le plus grand nombre. 
Revenons à l'objet de cet article. Les trophées raflés par La graine et le mulet sont encore plus nombreux et prestigieux (razzia identique à L'esquive aux César 2008, Prix Louis-Delluc, Prix spécial du Jury à Venise) et les louanges extraordinaires (meilleur film de l'année 2007 pour le magazine Première - et peut-être d'autres encore - ainsi que selon les critiques presse sur Allociné). Comment expliquer ce succès (toujours modeste au box-office avec à peine 1 million d'entrées) qui semble imposer un souffle décapant et une forme de récit nouvelle? J'avancerais que la première grande et louable réussite de Kechiche concerne la description subtile, objective et sans prosélytisme qu'il fait de la famille issue de la communauté arabe, la sienne (il est d'origine tunisienne). Autant par ses défauts (les commérages, les rancœurs, l'adultère), que ses qualités (la fraternité générale), cette famille sétoise est représentative même si le rapport à la religion est occulté. Elle est également de son temps et moderne, aussi bien par ses bons que ses moins bons aspects (des Français "de souche" intègrent la famille, les parents sont divorcés, le père a en quelque sorte refait sa vie, chacun contribue ou cherche sa place dans la société, l'esprit d'entreprise est un moteur). Kechiche a également la capacité à tirer le meilleur de ses comédiens, ou plutôt de ses comédiennes - Habib Boufares, alias Slimane, acteur de circonstance non professionnel est aussi déprimant dans l'adversité que les réjouissances - qui nous gratifient de quelques performances mémorables (je pense évidemment à la danse du ventre endiablée de la césarisée Hafsia Herzi, mais aussi à la virulence générale de Faridah Benketache et à l'hystérie d'Alice Houri en jeune mère trompée). Le cinéaste assoit par ailleurs un contexte social et relationnel lourd par quelques scènes puissantes (Hafsia Herzi bousculant sa mère pour la convaincre d'aller à l'inauguration, Alice Houri déversant sa rage sur Slimane).

A contrario, passé le premier quart d'heure où les difficultés professionnelles du vieil anti-héros désespéré Slimane sont plantées, Kechiche nous inflige une heure durant laquelle une succession de situations aussi interminables que cinématographiquement inconcevables, ont un caractère rédhibitoire quant à la valeur globale du film. Si la scène où Slimane arrive chez sa fille Karima - laquelle se bat pour que sa fille fasse pipi sur le pot - est une introduction à l'importance des liens qui unissent certains membres de la famille, il n'était pour autant pas impératif de nous imposer des discussions superfétatoires et inintéressantes sur les couches-culottes et l'éducation personnelle des enfants. Mais cette banalité est infime en comparaison au déjeuner chez la mère autour d'un couscous où les sujets sont d'une platitude déconcertante. C'est un peu comme si les reporters de Strip-tease, l'ancienne émission culte de France 3, étaient venus poser leur caméra sur le buffet de la salle à manger pour filmer le repas de famille dominical. Vous pouvez imaginer à quel point c'est passionnant. Kechiche se simplifie ensuite la tâche par des ellipses temporelles assez balaises (la transition entre l'inactivité de Slimane et le projet d'ouverture du restaurant est éclipsée, tout comme les aléas intrinsèques à sa concrétisation) afin d'éviter que le film ne dure cinq (mortelles) heures, et met en place une forme d'intrigue inédite n'impliquant aucune conséquence vitale potentielle. Les enjeux sont donc très relatifs (Le couscous sera-t-il prêt à l'heure? Mais où est passé Karim?). Ouh la la, quel suspens! Et quand les gamins de la cité piquent la mobylette de Slimane, ce qui est fâcheux, c'en est plus drôle que navrant. Finalement, quel aurait été l'avis général sans cette conclusion motivée par la volonté de faire sensation? Sans doute pas aussi dithyrambique alors qu'un autre choix, plus conventionnel, aurait pourtant mieux convenu. Globalement poussif et rarement enthousiasmant, La graine et le mulet doit prendre place non pas au sommet de l'Olympe mais plus certainement parmi la multitude de films perfectibles et surcotés.

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